samedi, 07 janvier 2006
L'écran d'El Fernando
Après Citroën et le fracas des carcasses métalliques sur la chaîne hypocrite qui nous la joue "encore un tour", nous les ouvriers on adore écouter du Bach, dépenaillés, en songeant à des mots que plus personne n'utilise et puis, bonnet vissé jusqu'aux oreilles, le nez au vent, les vapeurs de cambouis insinuées dans chaque épaisseur de coton, on court au cinoche pour regarder les autres sur l'écran, en songeant à l'amitié, aux illusions de jeunesse, à la bouffonnerie généralisée des rapports humains, et au maton du ferrage, le jeanjean chef d'équipe qui demain pourrait bien se retrouver une chignole dans la zébrure à réciter son cahier des charges, aux tuméfiés de l'aquarium aussi, les playmobils, chacun sa couleur, bleu et rouge, jaune et bleu, gris pour la maintenance, cravate pour la décadence de la promotion. On y songe et puis on franchit la ligne, les belles portes vitrées de la grande salle, ou le carré soigné de la Arts et essais, et là, silence, recueillement, plus question de bagnole, de fraiseuse ou de soudure à froid, on devient philosophe son petit bonnet tortillé entre les doigts, on se dit que ça a toujours été comme ça, qu'on s'en fout des miteux. Et qu'histoire de faire la peau aux idée reçues, on mangerait bien du polar, du film noir.
Eastwood, Mann et Audiard sont sur un bateau
Et Qu’est-ce qu’ils se disent ? Où ne se disent pas. El Fernando avait une petite idée sur la question, et puis risquant le tout pour le tout je me suis dit que ça serait vraiment dommage de ne pas rendre possible cette rencontre improbable. J’ai donc contacté ces trois réalisateurs profitant de leur passage à Paris pour la promo et, soit que les attachés de presse n’aient pas fait leur boulot où qu’une succession d’impondérables leur aient interdit d’approcher la Seine de près ou de loin. Ils ne sont pas venus et votre serviteur au final s’est retrouvé bien concon, seul dans son petit zodiac de location sous le nez du zouave du pont de l’alma, à compter les poissons ventre en l’air et s’extasier sur la nouvelle gamme de peinture anti-corrosion des péniches de bobos. Et tandis que je tanguais tel un Bombard contrarié, genoux en croix, cherchant une explication à ce triple camouflet. J’ai fini par trouver. Sortes de réalisateurs autistes, Clint Eastwood, Jacques Audiard et Michael Mann ne savaient pas communiquer. Leurs personnages déjà donnaient des signaux dans ce sens. La malentendante de « Sur mes lèvres », l’inspecteur Harry maniant plus facilement le magnum que les verbes du Ier groupe, et Mann obsédé par le secret, le milieu et ses tueurs peu loquaces.

«Je fais ça pour vivre» dixit le Vincent tueur à sang froid dans «Collateral» du brillant Michael Mann. Mais je ne sais pas pourquoi je vis pourrait-on rajouter, à se demander d’ailleurs si tout au long du film ça n’est pas cette idée qui compte au-dessus de tout : en finir, terminer par un sacrifice, que la mort au final se dégage comme un principe de lucidité, de libération. Vincent sera le révélateur pour un chauffeur de taxi, dont les rêves ont fait long feu, irruption de la réalité qui le forcera à vivre enfin. Idem dans « Million Dollar baby » où on trouve une autre noirceur à l’œuvre mais tout autant cette impression de lassitude chez ce vieil entraîneur de boxe dont le travail est tout et que l’arrivée d’une jeune boxeuse va sortir de sa torpeur, de ses blessures entretenues. L’amitié comme une vieille cage aux barreaux rouillées faisant entendre sa musique quand Morgan Freeman, vieux boxeur borgne se prend d’affection pour la jeunette. Dans « De battre mon cœur s’est arrêté » de Jacques Audiard, on trouve un personnage à un point de basculement dans sa vie ; violent, en ayant fait son gagne pain, sans recul sur lui-même, il communique par les coups, autant dire qu’il ne sait plus communiquer. Il faudra une prof de piano dont il ne comprend pas la langue, la mort du père pour qu’il sorte enfin de l’ornière. Ces trois films sont bourrés de points communs, l’amour sauvera nos héros, les ramènera à la vie, les forçant à se faire violence. Seul Eastwood détonne, quand les autres reviennent à la vie, lui par amour disparaît. Atteignant une quasi immortalité. On s’attendrait presque au-delà de ce crépuscule de l’idole qu’il revienne d’entre les ombres dans un prochain film comme un Pale Rider centenaire qui se refuse à raccrocher les gants.
Collateral DVD
De battre mon coeur... DVD
Million Dollar baby DVD
15:00 Publié dans L'écran d'El Fernando | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma, eastwood, collateral, cruise


























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