mercredi, 05 avril 2006
Des indiens au vatican
Pour célébrer le premier anniversaire de la mort de Jean-paul, Anton décide de rééditer ce petit article vieux d'un an lui aussi. Quelle coincidence !
C’était en 1979, une énigme apostolique et romaine allait bouleverser mon petit monde. Je faisais sans le savoir parti de la dernière brouette des baptisés de la région, la crise de 1973 effacerait bientôt toute foi en la religion dans les coeurs des bretons de l'intérieur. On allait retirer le crucifix graisseux du dessus de la cheminée, s'étioleraient comme neige au soleil les dragées de baptême qui faisaient ma joie… Il me faudrait de fait attendre l'année de mes huit ans pour vibrer de nouveau à l'unisson des adorateurs du grand dieu unique. A la télé un Zitrone en costume cintré déclamait l'info la plus stupéfiante jamais entendue depuis la pousse des pattes chez les têtards, j'en laissais tomber le Lucky Luke de mes genoux. « Aujourd'hui au-dessus de Rome une fumée blanche a suivi la fumée grise annonçant la nomination du nouveau pape. » Comme chez les Cheyennes, les Commanches et toute les tribus du Nouveau-mexique au Rio Grande. Les signaux de fumée n’étaient à pratiquer qu’en cas d'alerte. J’en tirais assez rapidement la conclusion que quelque chose de grave était arrivé : nous avions perdu notre homme-medecine, notre chamane blanc, l’unité de la nation indienne était menacée. Nous étions donc des indiens, enfin, j'en avais la preuve.
Charlie hebdoMalheureusement, cette magnifique illusion n’allait pas perdurer, les années suivantes se chargèrent de me ramener à un semblant de lucidité. Je traquais tous les faits et gestes du nouveau chamane blanc, constatant assez vite qu’il s'apparentait bien plus au vendeur d’eau de feu qu'au sorcier surmonté d’une tête de bison menant des pow-wow d’enfer du crépuscule à l’aube. Il avait tous les attributs du bonimenteur perché sur une carriole rutilante, dans des habits de lumière amidonnée soldant sa camelote à des foules béates. Le prestige de l‘uniforme en un sens sans les pouvoirs de super héros, d’ailleurs il se prénommait Jean-paul, étrange sobriquet pour un sorcier de niveau II. En fait de vol Chamanique le Jean-Paul se contentait béatement de tour de stade de foots chapeauté d’une cloche à fromage sur son Austin mini. Seule véritable prouesse : sa capacité à apprendre des centaines de langue sans effort avec la méthode de catéchèse polyglotte. Notre Jean-paul n’était donc qu’un VRP de luxe pour un produit en perte de crédibilité, soumis à un rude concurrence ; du côté des baptistes à fusil, promettant un paradis exclusif, garanti sans cholestérol, des islamistes radicaux promettant vierges et rendement immédiats pour des capitaux flottant. Et sa hotte pleine de bons conseils pour les bons sauvages (SAV des siècles d’évangélisation forcé) : « Croissez et multipliez-vous, n’ayez crainte du sida, une ouaille malade reste une ouaille. » Ces derniers temps le marché de la concurrence s’est ouvert aux églises de tous poils. Et le règne de l’image dans notre société a produit des tonnes de symboles. Les évangélistes, baptistes avec bible et fusil, ouvrant une théocratie à Madagascar comme les talibans l’avaient fait en Afghanistan.

J'ai un ami journaliste qui bosse à la télé. Le genre d’ami qui porte du velours côtelé même en plein été et qui n’omet jamais de préciser que la télé cette « bible des idiots » n’est après tout faite que de ce qu’on y met. Logique en un sens mais pas seulement logique, dangereux aussi. Car lui que la lucidité jamais ne déserte, cette dernière semaine s’est profondément abîmé dans un jus de populisme et d’idolâtrie. Le mardi 5 il débarque à notre séance hebdomadaire de tennis ballon en hurlant : «Le pape est mort ! Vive le pape !» ce que je pris d’abord pour de l’ironie mordante n’était de fait qu’une conséquence de la contamination ayant sévi toute cette dernière semaine sur les habitants de notre généreux pays. Car qui aurait prédit cette semaine de dégorgement, d’épanchement hagiographique comme aux plus belles heures de la propagande de l’inquisition. Un son de cloche, un seul. 21ème siècle médiéval qui débute sur des fléaux planétaires, des martyrs planétaires et de la belle ouvrage en terme d’images. Ah ! La télé adore ça les martyrs en direct, un saint-père n’hésitant pas à s’exhiber jusqu’aux dernières heures du sacrifice. « Arc de communion mondial » dit-on, ce serait parfait si cette communion produisait des effets réels, mais il n’est question que de satisfaction immédiate, « Santo subito » comme on a pu lire sur de nombreuses bannières lors des obsèques du pape. Une béatification immédiate, de l’immédiat, parce que cette bulle qui enfle finira bien par crever.
Les philosophes parleraient de post-modernité rappelant finalement assez la pré-modernité (moyen-âge) et son cortège d’idolâtrie. La part de post-modernité tient surtout dans les outils de propagation de l’info, comme pour le tsunami dévastateur dont tant de pauvres occidentaux furent les victimes, là-bas sur ces paradis du bout du monde que l’occident entretient à ses frais. Les télés ont relayés jusqu’à l’écoeurement les images, sans recul, comme pour le 11 septembre 2001 jusqu’à les rendre absurdes, creuses. Le sens dès lors remisé au second plan, la sensation, l’émotion sont de fait devenus les nouveaux critères de jugement. Et cette dernière semaine d’invasion de télé Vatican sur toutes les chaînes ne fait que confirmer ce qui avait été constaté en 1991 pour la première guerre du golfe, en 2003 pour la seconde. Les rédactions des journaux télévisés ne prennent aucun recul, reprennent mot pour mot les communiqués officiels du Vatican, comme celle des généraux américains durant la guerre. Ajoutons-y les drapeaux en berne, la sanctification télévisuelle d’un comédien raté, homme de paille de l’Opus Dei, principal pourvoyeur d’une morale manichéenne, continuateur en un sens des grandes œuvres de l’église des siècles durant. On se félicite de ses prêches en pays de dictature, de ses messages de paix. Mais qu’on cite seulement un pays ou sa parole a produit un effet bénéfique.
La France est donc à nouveau fière d’être la fille aînée de l’église. La radicalisation des appartenances est en marche quoi qu’on en dise, peut-on compter sur les médias pour faire œuvre de filtre, laisser le temps de la critique, de la réflexion jouer son œuvre pour décemment maintenir un semblant de cohésion. Le temps joue t-il pour ou contre nous ?
A mon tour j’allume un grand feu, que les quelques indiens perdus au milieu des visages pâles guettent les fumées à venir.
PS : un an plus tard les télés ont remis ça. Splendide !
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samedi, 07 janvier 2006
On est tous des number one
"On est tous des number one, même toi" me disait un autre ami, pas journaliste celui-là, ça lui permet au moins de garder un semblant de lucidité. "Tous numéro un ?" me demandais-je sagement installé en terrasse de mon café préféré dans les effluves de massala du boui-boui d'à côté. Non, malgré les efforts, impossible de m'identifier à cette affirmation, rien dans ma glorieuse et courte histoire ne portait à faire de moi un leader, une tête de pont, un premier de la classe, tête à baffes glissant sous les coups vers une renomée tardive. "Je vois pas le rapport avec la choucroute" rétorquais-je au bout de longues secondes imberbes. Non, rien gagné, jamais. Après pas mal de chutes, d'abandons, j'avais lâché la compétition cycliste non sans être devenu la mascotte de la voiture balai. J'en gardais une haine tenace pour le dopage et les fils à papa aux vélos ultra-léger. J'avais même, un dimanche, provoqué une chute en domino de tout l'avant du peloton, pour une fois que je tenais plus d'un tour dans le collectif fluo... Coupant court à ma rêverie mon pote pas journaliste me relança: " Réfléchis ! je te parle pas du parcours de santé de Val Coric ou de la course à l'oeuf de tes 10 ans. C'est directement de la plus cruciale, de la plus existentielle des compétitions dont il est question". Comme je ne voyais toujours pas, triomphant il renchérit :" On est tous les winner d'une première course pour la vie ! ta conception mon pauv' con ! Des millions de spermatozoïdes et noyé dans la masse on s'est donné au maximum pour arriver premier ! Et on la fait ! Premier ! l Si tu réfléchis, la terre est peuplé de number one ! Alors qu'on vienne pas nous bassiner avec des histoires de réussite professionnelle, j'ai pas à écraser mon voisin, ou à cracher sur le père Fourasse pour lui piquer sa place, on est tous égaux bordel, tous number one ! "
Imaginez une course où les perdants sont sacrifiés, laissés pour mort, tombés d'épuisement dans les sécrétions intimes. Terrain difficile, manque de souffle, nous les avons abandonné sans même nous retourner, et ils étaient nos semblables, nos frères d'armes. Mais c'était marche ou crève, c'était eux ou moi. Et peu importe qu'un futur Prix Nobel, un dirigeant du FMI, une marathonienne de tango soient restés dans les starting block, ce jour là c'était mon jour, ma chance et je l'ai saisie. Bon dieu ça vous mettait du baume au coeur de penser une chose pareille. Numéro UNO. Leader ! J'allais entonner un "on est des champions" anachronique debout sur ma chaise quand mon pote me stoppa net dans mon élan. "C'est pas le tout d'être number one, ça demande aussi du style, de la retenue."
Ainsi, nous sommes tous les fruits de l'amour et d'une implacable boucherie. La vie n'étant finalement qu'un gigantesque recommencement et un jeu permanent de chaises musicales, comme dans toute compétition le statut de number one s'entretient. Il faut jour après jour se donner pour réitérer cet exploit, pour se hisser à hauteur de la grande lutte pour la vie, la nature, l'écosystème. Enfin, je dis ça, c'est pas obligé, vu que le plus dur est fait. Faudrait quand même expliquer aux cyclistes que ça sert à rien de se doper vu qu'y sont tous maillot jaune au fond. La si ça lui redonne pas le moral à Poupou, et à tous les Poulidor de la steppe gauloise, aux adeptes des classements à couper les cheveux en quatre! Ouais mon vieux toi aussi t'es un leader, un meneur, un néo-libéral de la jungle humanoïde.
Spéciale dédicace à La Huche.
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