lundi, 20 mars 2006

Carrousel

Il y a une toile d'araignée sur le parapet qui domine le hall d'entrée. Elle est épaisse, accrochée entre deux rambardes et toute grisonnante de poussière. j'ai du la remarquer dès la première nuit qui bougeait dans le sillage de la ventilation. A se demander pour qui elle fonctionne d'ailleurs cette saloperie de clim, attendu que nous ne sommes que quatre ou cinq, entre tôle et ferraille, perdus dans l'immensité de ces trois hectares. Vers deux heures du matin je me souviens m'être demandé, probablement perturbé par cette première nuit blanche, à quoi pouvait bien servir cette vieille toile abandonnée, flottant au vent comme un pavillon pirate ? A quoi servait un piège qui n'avait plus de raison d'être ? Et à qui ? Sans prédateur, sans sentinelle, y avait-il encore des proies ? Ou juste la nuisance permanente ? Le danger qui demeurait bien en vue. Dans ce fil tendu, cette admirable géométrie étirée, sommeillait une menace gratuite, comme si s'était accomplie la synthèse naturelle du beau et de l'ignoble, perfection hypnotique menant à la perte.
Rester sous ce piège alors, une éternité à attendre que celui qui l'avait conçu veuille bien se manifester. Et s'il n'était plus de ce monde qu'un génie quelconque ou le diable en personne fasse un geste au moins, prenne sur lui de m'extraire de cette plaie béante ouverte sur l'ennui.



« La mode est à la réalité »
« Mais là il s’agit d’une réalité fabriquée, factice ! Je débarque, j’espionne, et quand j’aurai bien gratté le fond et tout le reste je disparais »
« T’occupe pas de savoir si ce sera du réel vrai ou du vrai faux, je me charge de l’étiquette »
« Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter ? »
« Ca je m’en fous, ce qu m’intéresse c’est toi : l’ennemi du bleu de chauffe, le chroniqueur noctambule en mal de sujet parachuté en plein territoire ouvrier, je veux du décalé. Tu peux la jouer : y a-t-il encore une classe ouvrière ou la fraternité des forçats de la nuit. Je m’en fous. Je veux juste que tu rendes ta vision des lieux. »
Un Albert Londres mâtiné d’un chroniqueur mondain en chaussures de sécurité. Pascal, préoccupé de la mode, comme si la réalité, la vrai n’avait pas de tout temps constitué le principal aliment dans notre branche journalistique, Pascal attendait que je fignole des portraits haut en couleur en singeant la chronique ordinaire du quotidien d’usine, je crois qu’il se foutait pleinement et consciemment de ce que pouvait signifier le fait de trimer 40 heures par semaine « je veux quelque chose d’aéré, de nécessairement drôle. » Rien n’est plus difficile que de dire non à un ami, à fortiori quand celui-ci est votre patron, celui qui vous a mis le pied à l’étrier. Il me sembla d’entrée que cette idée de reportage ne présentait aucun intérêt, mais Pascal ne voudrait certainement pas en démordre, pour lancer son quotidien gratuit sur Paris, il avait décidé d’innover, une ligne éditoriale inédite en somme, de quoi combler le sacro-saint fossé entre le populo et l’actualité, il fallait les accrocher comme la télé le faisait, tout en les initiant à de l’inédit qui ne soit ni crapuleux, ni démago, une réalité arrangée saupoudrée d’une pincée de marxisme bon ton. Et pour ce faire il avait besoin de ma signature pour ce premier numéro, une caution en somme, depuis quelques publications récentes et ma chronique hebdo sur les ondes j’avais acquis une certaine visibilité dans le Landerneau Parisien.
Il aurait sans doute été préférable que j’invente tout d’une seule pièce : et ce boulot de nuit, et le décorum qui allait avec. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir leur raconter à tous ces prolos ? Rien après tout, pour fraterniser inutile d’en faire des tonnes.
C’est mon garagiste qui me souffla l‘idée : Peugeot recrutait, et mieux encore les sous-traitants avaient besoin d’agent de production urgemment sur Villepinte. Autant dire que l’aubaine était trop belle. La précarité me tendait les bras. Je mis tout de même une bonne journée à me fignoler un faux CV, Quelques coups de fils à une copine tâcheronne aux Assedic et je les aurais mes faux bulletins de salaire.
Cette période bien particulière de ma vie suivit de peu la naissance de ma fille Angélique : un prénom qu’on aurait dit creusé dans la meringue et que ma femme n’avait eu aucun mal à m’imposer. J’allais les abandonner au plus fort de la tempête, toutes les nuits pour une lubie de rédacteur en chef qui s’était décidé à relire Sartre entre les lignes. Je ferais tout pour ne pas désespérer Villepinte. Assez naïvement je m’imaginais que quelque chose avait subsisté de la fraternité ouvrière, un compagnonnage évident, une conscience de groupe. Toute certitude ne demande qu’à être secouée. Et en franchissant les portes de l’agence d’intérim « Estrajob » je m’exposais, sans même l’imaginer, plus que je ne l’avais jamais fait, bien plus que lors de mes enquêtes sur le Clubbing, les réseaux albanais de putes africaines et la décadence des palais de la république…
C’est un détail qui provoqua la suite des évènements et plutôt que d’en rire comme je le fis dans un premier temps j’aurai raisonnablement du m’alarmer. Je fus recruté non au faciès mais au poids, comme à la criée on emporte ses kilos de poiscaille. Je descendis de la balance avec un ouf de soulagement, justice aveugle, il en serait de cette chance comme d’une illusion ; non en aucun cas je ne pouvais me réjouir d’être ainsi retenu pour entrer dans l’arène. Conscient que mon unique qualité suivant l’avis de la recruteuse de l’agence était de peser 80 kilos, ce mérite pondéral détermina finalement le naufrage à venir. Si j’avais pu le pressentir j’aurai immédiatement entamé une grève de la faim. Aujourd’hui encore quand il m’arrive de croiser Richard le libraire hédoniste de St Maur et son quintal de bonne humeur je pense immédiatement que si j’avais été lui, rien de tout cela ne serait arrivé. C’est complètement crétin mais j’envie obèses et anorexiques, convaincu que la moyenne ne vaut finalement rien pour les trouillards. J’avais déjà connu la trouille, la peur panique, l’étouffement, noyade et orchestration reptilienne du cerveau avec l’instinct comme seul recours, l’instinct de survie, celui qui retient de se laisser aller, de céder aux éléments. Mais d’avoir frôlé la mort ne m’avait pas servi de leçon.

LUNDI

Et dès le lundi je fonçais tête baissée pour participer à la plus absurde des tâches. Mon ironie subversive allait assez vite se révéler totalement inutile dans le contexte démesuré de cette usine déserte, imposante comme une vague de trente mètres sur laquelle je m’aventurais pauvre néophyte, sans rien connaître des rites et priorités de mise dans cette enceinte. Toute lacune ne demandant qu’à être comblée, je découvris assez vite que mon intégration dans le giron noctambule se ferait sans mal, pourvu que je fasse preuve de tolérance.

La MPA pour Matières Plastique Automobile possédait des locaux immenses. Au premier abord, premières impressions : les vestiaires, placards défoncés, et… personne ou presque.
En fait d’enquête sociale en milieu ouvrier je n’aurais rien à me mettre sous la dent. Nous nous étions un peu trop précipité, j’avais pour ainsi dire un mois d’avance sur le recrutement d’une équipe complète, l’augmentation de la production de sièges suivrait bientôt mais les robots resteraient inertes jusqu’à nouvel ordre.

« La nuit provoque une dilatation de la conscience » première phrase, coup d’œil en biais, oui j’avais bien entendu, et le type de la sécurité s’avéra coutumier de ce genre de trait d’esprit. De fait, tout ce qu’il y avait de dilaté chez lui c’était les pupilles, abus de psychotropes, de bédos et de caféine, abus tout court, l’œil rivé sur un écran de contrôle en direct du néant de la zone des quais, là où jamais rien en se passait, mais où « tout pouvait arriver » comme il me l’assura, sa chienne Rott posée sagement à ses côtés et n’entravant rien des errances de son maître, vigile philosophe de moins d’un mètre cinquante. Je gardais pour moi mon sentiment : la logique aurait voulu que l’on braque les caméras de surveillance vers l’intérieur, là où sommeillait le danger, le vrai. Dès les premières heures de mon immersion dans ce milieu d’astreinte je compris que quelque chose n’allait pas, que toute la tripoté de salariés marchaient de travers, tous plus allumé les uns que les autres.
Paulo passait d’ailleurs. Bonnet de laine et triple épaisseur de nylon imperméable sur les épaules quand tout le monde accablé de chaleur bossait en tee-shirt… Sa nettoyeuse faisait un bruit d’égout que l’on purge, le moteur électrique sifflait en continu mais lui ne cillait pas, imperturbable Sancho sur sa mule mécanique, visage fermé, il avait décidé de décliner toute responsabilité en cas de travail mal fait et repassait sur les mêmes traces de bavouilles humides de l’engin, plusieurs fois par nuit, convaincu qu’il fallait insister là où c’était déjà propre. Dans l’hypothèse où pour l’arrivée de l’équipe du matin on se décide à dérouler le tapis rouge dans l’allée principale. Haie d’honneur des décimés de la nuit, jets de grains de riz dans les effluves d’après-rasage… Paulo gâchait son talent de grand organisateur festif dans un travail approximatif. Dès le premier soir j’hésitais à le trouver juste « simple », la simplicité n’étant pas un vice il fallait qu’au moins j’envisage un autre terme. C’est qu’il avait en même temps qu’une grande capacité d’écoute tous les attributs du psychopathe qu’il faut éviter de contrarier : l’œil blanc et qui fuit vers des sommets de funambulisme en pleine conversation, la glotte remontée en permanence comme si la pomme d’Adam cherchait à se faire la malle par tous les moyens, une manière hallucinée aussi de taquiner l’intérieur de ses narines avec des allumettes aux bouts noircis. Peut-on attendre d’un psychopathe qu’il reste « simple » ? Ce fut là en tout cas le premier vœu que je fis quelques minutes à peine après notre première conversation. Sa soudaine apparition en slip bleu, se dandinant sur le tarmac en ciment de la zone chimique ne fut dans cet ordre qu’une facétie de plus, digne du ballet des éléphants de Fantasia cernés de fenwick. Et sitôt l’effet de surprise estompé, je décidais de ne plus me laisser surprendre.
J’étais passé sous la coupe d’une troïka addictive : l’usine, la nuit et ses habitants. A mi-chemin entre l’île du docteur Moreau et le manège enchanté, je me trouvais bien incapable de trouver la situation plus risible qu’étrange.

L’essentiel de mon activité consistait en une flexion extension savamment et inlassablement répétée. Mon prédécesseur ayant semble t-il rendu les armes le jour où ses genoux avaient triplé de volume, pour mon confort la place ou je déposais les sièges cuirs BBR, et chauffe-culs avait été surélevé de deux palettes. Je m’asseyais, mesurais sur l’ohmmètre : « rebut / pas rebut », les bons sièges étaient gardés, les mauvais partaient à la benne, c’était d’une simplicité biblique et après deux heures d’astreinte j’éprouvais un bonheur sans nom à jeter les mauvais de toutes mes forces dans les bennes, choisissant à mesure que la nuit avançait de viser au plus loin.


MARDI

Rien ne va plus. Mon immersion s’accélère. J’avais tout à craindre d’une contagion aussi rapide et pourtant il semble que je parle aux fauteuils, faute de compagnie. Je me suis surpris en train d’observer chaque recoin de l’usine avec une méticulosité que je ne me connaissais pas. J’ai depuis mon arrivée, comment dire, des yeux derrière la tête, des réflexes d’agent en mission et qui craindrait pour sa vie, je suis vigilant comme jamais, bien trop nerveux. Sans raison objective. Je me suis aventuré du côté du grand robot qui gémit à l’autre bout de l’entrepôt, dans une semi obscurité il est pour l’heure inutilisé mais je pressens toute la force d’attraction qu’il peut avoir quand il se met en branle, c’est un grand manège, un carrousel parsemé de gangues sur tout son pourtour et sur lesquelles on vient fixer comme des secondes peaux les jupes de cuir qui bourrés de mousse toxique serviront de dossiers dans les futurs véhicules toutes options. Sonné peut-être par la réalité démesurée du parcours qu’allaient suivre ces fauteuils avant de terminer sous le cul d’un quinqua paradant sur le bitume, voilà que je reste l’œil fixe, un peu déséquilibré comme si l’immense machinerie s’était mise en branle.
Elle n’est qu’à un mètre de moi, elle fait le pied de grue, entraînée dans la lente valse entamée par le mouvement circulaire, je m’avance pour la soutenir de peur qu’elle ne trébuche puis ne tombe, paupières close comme à son habitude quand elle se laissait aller, bientôt en un instant elle est à terre, ses doigts glissent entre les miens, phalanges après phalange… Elle m’échappe cette fois encore, à portée de la mâchoire imbécile du robot qui vise sans rien discerner puis décoche imperturbable ses jets d’additif désolant de blancheur. Coup de gong, la sonnerie de trois heures, déjà… C’est dingue ce que je peux manquer de sommeil. Le décalage horaire joue t-il sur les mirages ? Toujours cette clarté basse, mais le robot est bel et bien immobile.
Ca a bougé du côté du grand bras automatique, haut comme cinq Jean Valjean peints en jaune. Et il n’y a aucune raison valable pour que ça bouge de ce côté. Voilà que ça bouge encore, j’ai la gorge instantanément serrée, en un instant je prends peur, une silhouette, rien moins que ça, une silhouette furtive, silencieuse. Une simple impression de présence et voilà que c’est la débandade, les nerfs qui lâchent, la fatigue un peu, une grande nuit pour trembler de trouille, tout seul, au moins à six cent mètres des collègues qui bourrent leurs appui-tête sans lever le nez. J’ai l’échine humide comme un vieux canasson entamant son dernier tour de piste, bride à terre, les membres raidis et qui ne trouvent le sol qu’après une longue et éprouvante recherche, un méchant tâtonnement. La faim, la fatigue, tout cela conjugué aurait suffi à me mettre dans un état aussi lamentable (?) J’ai grand besoin d’un café. Le prétexte est tout trouvé pour fuir à l’autre bout de l’entrepôt sans me retourner… Quand j’arrive près de la machine, un vieux en salopette brique est déjà là, peau épaisse striée de rides en tous sens, cheveux gris plaqués, c’est la première fois que je le vois. Mais à sa façon de me toiser il a l’air de me connaître.

Y a t-il un sentiment obligé qui conduirait à croire en une pareille rencontre ? Visitation serait d’ailleurs un terme plus juste. Soyons sérieux. Le vieux avait un visage issu d’un compromis entre Léo ferré et Hubert Reeves, dents en éventail, sourire permanent, regard franc mais qui ne disait rien de particulier. Il se dégageait de sa présence une intensité peu commune. Et même s’il n’y eut aucun bavardage proprement dit, lui s’étant contenté de quelques grognements et moi de hochements de tête ostensibles qui disaient toute la richesse de mon intériorité, je ne fus pas loin du sentiment d’avoir eu une conversation satisfaisante, sans silences gênés, sans approximations. A deux reprises quand je lui demandais si ça allait il ne fut pas loin de réussir à articuler. Rien là de bien étonnant, le type pouvait être un employé Cotorep, sourd à cent pour cent. Le véritable mystère, le point de détail qui fit poindre une inquiétude c’est qu’au moment de partir après seulement deux minutes de présence le vieux ne le fit pas communément. Il s’éloigna d’abord sans se précipiter, comme le font les gens bien éduqués puis, sans prévenir s’évapora tout bonnement entre la grande poubelle à recycler les gobelets et la table couverte de magazine. Soufflé, j’en restais sans penser à respirer pendant une longue minute, reprenant mon souffle au bout d’une longue apnée. Mon cappuccino au fond de sa tasse tirait sur le rouge du sang de bœuf. Je n’eus pas le cœur de le boire. Evidemment je passais les heures qui suivirent à chercher le vieux troll un peu partout, sans résultat. Je l’avais pris pour un gars du nettoyage tant je m’étais fait à l’étrangeté des membres de cette équipe, mais quand j’évoquais sa présence à Paulo, je m’entendis répondre qu’il n’y avait aucun vieillard grisonnant à travailler de nuit. Même son de cloche chez le nain de la sécurité et chez son rottweiller. Il fallut me rendre à l’évidence : j’étais le seul à avoir croisé le vieux et à l’avoir vu disparaître comme un spectre rigolard satisfait de sa blague débile. On a beau en avoir vu d’autre, on n’est pas de bois.


Au matin je ne pus me retenir de réveiller ma femme pour lui raconter ma rencontre avec le vieux, depuis plusieurs heures obsédé par son mutisme et sa disparition j’espérais qu’elle au moins saurait dénicher une explication valable. Réagissant dans un demi-sommeil elle coupa court à mon excitation : «Pourquoi veux-tu qu’ils tchatchent sans arrêt, les fantômes ont le temps » « Qui parle de fantôme ? » « Non ? Ah bon j’avais cru… »
Une telle maîtrise de soi n’est possible que lorsque l’on dort en partie, quand des pans entiers de la conscience n’ont pas encore dessaoulé de leur nuit. Réfléchissant un temps je décidais que ça valait sans doute le coup de prendre cette remarque au sérieux. C’était la seule piste. Même s’il m’avait toujours semblé que les spectres devaient avoir soif de s’exprimer, la gueule sèche même, l’envie de hurler, de dégueuler des averses de mots, dépositaire d’une foule d’idées, de sentiments à exprimer. Le vieux devait être d’une autre espèce d’apparition, aussi muet qu’une carpe, autant dire que ça ne venait pas, même mort cet homme là avait de la pudeur, une pudeur absurde puisqu’il avait forcément une raison de traîner par là, et donc une réclamation à faire, des doléances, du concret, du virulent. Mais non on en restait au ras des pâquerettes, rien à déclarer, premier fantôme autiste de l’histoire, comme un clandestin qui s’éterniserait en zone douanière. Désinvolte.
Pour les besoins d’une thèse sur James Joyce ma femme, toujours étudiante, (à 35 ans, la belle affaire !) avait accumulé tout une somme d’informations concernant les fantômes. Je serais bien incapable d’en saisir le lien avec l’auteur de l’Ulysse mais passons… Dans ses notes je dénichais une précieuse information : les portables tuaient les fantômes. Une étude sérieuse due à des irlandais, (d’où le lien avec Joyce…) soulignait que la prolifération des téléphones mobiles coïncidait assez curieusement avec la raréfaction des apparitions de fantômes, autant dire qu’il y avait sûrement là un lien de cause à effet. Les mobiles fonctionnaient en diffusant des micro-ondes, mon Vieux n’était peut-être pas si muet que cela, je l’avais croisé à la cafétéria, entre les fours à micro-onde et mon téléphone portable nul doute qu’il s’y trouvait diminué. Et comme un aviateur à qui la pression fait perdre peu à peu connaissance et qui choisit de s’éjecter du cockpit, le vieux avait choisi de disparaître. Provisoirement. Mon fantôme souffrait donc d’exposition nocive, je me résolus à remédier à ce problème dès la nuit suivante et me couchait presque rassuré, sans douter un seule instant, sans même envisager ne serait-ce qu’une demi seconde que j’étais tout bonnement en train de partir en vrille, de perdre le fil qui me reliait au tangible.

A SUIVRE DANS NOUVELLES (illustrations : Hugo Pratt, MU)

mardi, 14 février 2006

Marthe et les barbus (extrait 5)

Dans la préparation du bouquet final, c’est la mise au point des détails qui me posa le plus de difficultés. Je savais très exactement ce qu’il me faudrait faire, de quel façon j’attirerai la proie dans le piège, mais un accessoire me manquait. Je mis plusieurs jours à décider quelle arme j’allais utiliser. Entre les armes blanches, les armes à feu il n’y avait au fond qu’une différence assez minime, la nécessité d’un parti pris esthétique. Une après-midi je fis le pied de grue devant la vitrine d’une armurerie Place de Bretagne. Les sabres ciselés, les pistolets à grenailles, les Opinel ou les pistolets à peinture pour guerriers du dimanche, il y avait l’embarras du choix. Mais il me fallait un instrument de précision capable de donner la mort sans faille, une arme disponible pour le premier venu, maniable par un novice. J’optais pour un couteau de chasse. La lame était large et dentelée sur le revers du tranchant, la poignée en plastique noir offrait une prise parfaite. Le vendeur sans doute d’une nature discrète évita soigneusement de me poser la moindre question, je ne pu m’empêcher de songer que c’était là la preuve d’un très grand professionnalisme.



Marthe ne m’avait pas affirmé être maquée à Spinetti, mais ma paranoïa bienveillante m’indiquait assez sûrement qu’ils devaient se fréquenter, au pire qu’ils s’étaient revus et gardaient contact. Passant outre la morale et mes résistance pacifiques je devais rester résolu. Je gardais mon idée première de provoquer un rendez-vous entre les deux tourtereaux. Du côté de Paimpont, en bordure de la forêt domaniale que j’aimais par dessus tout arpenter aux premiers jours de l’automne, j’avais repéré toute une zone en friche, déserte, délaissée aux lapins sauvages. Suffisamment en retrait des routes fréquentées, au bout d’un chemin de terre, une ancienne cahute cimentée à l’abandon se dressait sous la coupe franche des arbres jaunes. A deux pas une fosse à lisier à ciel ouvert, couverte d’une mousse fluorescente, dégageait des petits pets nauséeux si on s’amusait à y jeter des pierres. Le tableau était complet, un rien fantomatique et suffisamment sordide pour servir de décor à la mise à mort. Mais comment attirer Spinetti en ce lieu ? A moins de l’enlever, de le garder dans le coffre d’un véhicule de Paris à ce petit coin de campagne, raisonnablement c’était trop me demander et ça n’était pas sans risque. Je voulais réussir, aller au bout, il fallait qu’entre la disparition de Spinetti et l’heureuse conclusion peu d’heures s’écoulent. J’abandonnais mon idée aussi vite que je l’avais adoptée mais conservait la certitude qu’il me faudrait l’enlever.

Une semaine de préparation supplémentaire me fut nécessaire, je dus remonter sur Paris à contre cœur pour y reconnaître un lieu adéquat. Je m’installais dans un hôtel huppé de la rive gauche.

Ma chambre au Balzac possédait tout le confort des turnes luxueuses pour touristes avides, à deux pas des Champs Elysées et de la médiocre effervescence de la capitale au mois de mars. Le reste fut une affaire d’exploration des sites les plus immondes de la banlieue nord, entre les grands bat, les plaines boueuses et la sinistre grisaille des bouges à prolo exténués.

Assez curieusement je trouvais mon bonheur là où rien ne laissait le présager. Dans le parc en dénivelé du Bas-Montreuil, à deux pas des habitations mignonnettes et des squats pour artistes en quête de reconnaissance. Idéal arrière-plan pour la bluette romantique que j’avais prévu de mettre en scène, ce 7 mars, jour de mardi-gras, jour où les fous prenaient le pouvoir, où les puissants chutaient de leur piédestal.





Marthe reçut le petit carton d’invitation par porteur la veille au soir. Pour m’assurer qu’elle céderait j’avais commandé un énorme bouquet d’iris, ses fleurs préférées, elle les adorait tendues et gracieuses comme des cous de flamands roses. J’avais la certitude qu’elle tomberait immédiatement raide de bonheur en découvrant avec quel romantisme, quelle justesse Spinetti pouvait se mettre aussi facilement à nu. Le petit mot proposait un rendez-vous privé, « Ma très chère… »,« Je suis impatient de vous revoir » , toutes les formules adéquates étaient concentrées sur le petit bristol, jusqu’à la signature, l’auguste signature imitée de Spinetti la vedette. « J’habite une modeste villa à Montreuil, je viendrais vous chercher sur la grand place Croix de Chavaux vers 22 heures ». L’heure posait assurément un problème, mais je n’avais guère le choix, Spinetti ne sortait du studio que vers 21 heures ; Techniquement il me fallait le temps de voler un taxi, de récupérer Spinetti, de l’assommer, de l’emballer dans le coffre. Et ensuite aussi vite que possible de me rendre à la station de métro Croix de Chavaux pour 22 heures. C’était faisable. Je rencontrais néanmoins quelques problèmes annexes quand au déguisement à adopter pour que ma douce et la victime ne me reconnaissent point ; Pour cause de carnaval les magasins de farces et attrapes avaient été dévalisé. La vieille femme derrière son comptoir, stoïque au milieu du foutoir, de ses accessoires en latex et autres pétards rouges, constatant mon désarroi me souffla une idée pour ma soirée déguisée : Je ferais un admirable rasta antillais à dread-locks. Une perruque, une paire de lunette, ma peau de sucre roux et le tour serait joué. Je lui demandais d’ajouter deux à trois rouleaux de chatterton à mon petit colis, et comme la chance était avec moi, il en restait, la petite boutique faisait aussi droguerie.

Je passais la nuit entière, nuit du 6 mars précédant l’accomplissement de mon forfait en me remémorant mon plan d’attaque, tapis sous les grands arbres du parc, incapable de trouver le sommeil. Sur mon banc, prêt de l’aire de jeu et son immense toboggan longiligne pour enfants intrépides, il m’apparut que je n’avais rien omis, que tout était parfaitement calculé. Infailliblement, j’étais prêt. Le couteau dans son étui pesait lourdement dans mon petit baise-en-ville au cuir passé, la perruque synthétique formait une boule chaude contre mon ventre, je remontais un peu plus encore la fermeture de mon blouson. Un oiseau de nuit chantonnait lugubrement en haut d’un peuplier. Ce fut une nuit de lune noire sans vent, sans nuage, ma première nuit blanche en pleine nature depuis des années. A l’aide d’une lampe de poche je déchiffrais la chronologie des événements que j’avais griffonné à la hâte sur une page blanche. C’était la page de garde d’un bouquin à dix balles achetées dans une bouquinerie du centre de Montreuil. « Le voyage à motocyclette » d’Ernesto Guevara, un écrit de jeunesse bien avant son journal de Bolivie, cette lecture m’arracha quelques larmes lorsque je constatais qu’on y citait le nom de ma mère dans la chronologie des instants précieux du Che.

A lire et relire l’initiation progressive du jeune homme à la réalité latino-américaine, à l’exploitation des natifs, peu à peu je repérais les nombreux points communs nous unissant. J’y trouvais la force qui aurait pu me manquer, j’y trouvais la foi. Et l’idée me vint que lorsque tout cela serait terminé il me faudrait mettre mon acte au crédit de cette même vision utopique qui avaient animé les barbus. Non d’une simple crise de jalousie meurtrière. Je rédigeais alors un brouillon de la lettre de revendication à expédier aux flics dans les heures qui suivrait l’attentat. Nicklaus et les barbus, ça sonnait bien, mon cœur s’emplit aussitôt d’un immense réconfort devant ce soutien historique.

Comme j’en étais aux justifications, il m’apparut soudain que j’avais omis d’envisager le pire. Dans l’hypothèse de la perte éventuelle de mes moyens, si Spinetti en réchappait, qu’y aurait-il entre moi et la vérité ? Rien, sinon la nécessité de crever dignement après ce nouvel échec.

On connaît les nuits blanches des généraux avant les batailles. Et bien, à la tête de ma petite armée virtuelle je vivais une manifestation d’angoisse proportionnelle à la tension d’une guerre aux enjeux démesurés. Mais l’enjeu, cette fois, c’était rien moins que ma vie. J’allais tuer pour la première fois. Mais il y a des morts qui se justifient, des meurtres qui à eux seuls sont un cri. Personne ne l’avoue, mais pour paraphraser le plus benêt des proverbes je savais que tuer c’est mourir un peu. Comme une immolation volontaire mon acte aurait un sens. Après avoir accompli ce sacrifice je ne serais plus jamais le même, je ne serais plus moi-même. Je me voyais en un sens forcé d’atteindre à la parole de ce qui est immobile. Parler comme une pierre. Brutalement, dans le fracas. C’est la révolte de l’inerte que je visais, une véritable abomination. J’allais déranger la platitude du destin.





Rien ni personne n’aurait pu me stopper. Je choisissais un taxi dans le 7éme arrondissement, non loin de l’esplanade ou se trouvait l’immeuble de France 2. La voiture était une Volkswagen, une belle berline métallisée et le chauffeur un petit homme chétif à moustache. Après l’avoir appelé, il me faudrait le forcer à sortir de son véhicule, cette évidence ne m’était apparu que quelques minutes avant 20 heures. Au prix d’un parcours épique j’étais parvenu à dénicher une maroquinerie ouverte et j’y avais fait l’acquisition d’une énorme valise à roulette.

Le chauffeur est descendu, je le colle de prêt, il me regarde à peine, ouvre son coffre, et tandis qu’il soulève la valise vide avec une mou de surprise, je glisse sous ses yeux le métal de la grande lame. Il lève la tête sans bien comprendre ce que je veux. Le temps de lui arracher les clefs, de claquer le coffre et déjà je suis au volant, les pneu crissent comme dans un mauvais film mais c’est totalement indépendant de ma volonté. Ce genre de cylindré réagit dès qu’on effleure l’accélérateur. Je m’éloigne, par le rétroviseur extérieur, j’aperçois le petit homme, il est debout, toujours, sur le trottoir ma valise à la main, incrédule au milieu des passants. Reste là abruti ! ne bouge pas, je te la ramène dans deux à trois heures !

Et maintenant Direction Spinetti. Avant de me présenter devant l’immeuble, je fais une pose dans une ruelle, histoire d’enfiler mon déguisement. Penché sur la banquette j’enfile la perruque. Un gamin s’est arrêté, intrigué, il a de la peine à tenir sur ses patins à roulettes mais ma petite transformation semble l’intéresser. Je lui souris, il chute soudain. J’ai une tronche ridicule, l’air d’un imbécile, j’effraie le premier gosse venu, mais au moins je suis méconnaissable.

J’agis comme si c’était un jeu, je n’ai pas calculé, j’espère seulement que cette naïveté me préservera de la peur d’aller au bout.

Spinetti est un grand monsieur. J’ai garé mon taxi dans un angle . Et c’est lui là-bas dans ce grand manteau doublé, c’est lui cette silhouette qui file et marche vite, je démarre en trombe, il me fait un signe et la bête entre dans la boîte. En taximan consciencieux, je mise tout sur ma discrétion. Malgré mon accoutrement ridicule de rasta pouilleux, j’ai de la classe au volant de cette voiture, elle me plaît. C’est mon petit vaisseau silencieux, mon aéronef de tueur. Ca n’est pas juste un outil, elle est une extension de ma volonté triomphante. J’ai coupé la radio, je circule à deux à l’heure, il reste que le vent s’est levé, que c’est fait. Je ne peux plus reculer. Je n’ai aucune idée de l’endroit où se trouve cette Rue de La pompe où il se rend, je sais seulement qu’il me faut attraper le périphérique et filer vers l’est. Par chance Spinetti se fout totalement de la direction que je prends, il est là, avachi sur la banquette, le nez sans sa petite sacoche de star. De fait il a baissé sa garde. Comment se douterait-il de ce qui se prépare ? Un homme si prêt de la mort et si sûr de lui, c’est une merveille que la vie lorsqu’elle flirte avec les surprises .

« Je suis crevé »

A priori il ne m’adresse pas la parole, c’est un constat à voix haute.

« Vous ne mettez pas le compteur ? »

Je réalise soudain qu’il me faut prendre un accent. Ridicule forcément : quelque chose comme une chaleur créole mâtinée de l’intonation wallonne. Mais Paris est le lieu des curiosités cosmopolites. Il en faudrait bien plus pour alerter un Spinetti.

- Si, si… Mais j’ai du mal avec l’électronique dans cette voiture, elle est toute neuve, tout juste sortie du garage. Tout en gardant un œil sur la route je fais mine de trifouiller le compteur aux chiffres rouges.

- Du moment que vous n’essayez pas de m’arnaquer, ça ne pose aucun problème.

- Monsieur, j’oserais jamais faire une chose pareille, je suis l’honnêteté incarnée, y’a que comme ça qu’on réussit dans la vie. Mon vieux père disait toujours que les malhonnêtes y finissent par mourir plein de regrets…

Spinetti m’a lancé un regard en cisaille dans l’espace étroit du rétroviseur, c’est un regard plein de mépris, légèrement rieur, comme le signe que ce petit échange de civilités populaire n’ira pas plus loin. Il n’est pas du genre à faire des phrases hors plateau.

Je file vers Porte d’Orléans, et je suis calme, étrangement calme. Si rien ne se passe d’ici à la station de taxi tout ira comme sur des roulettes.

« Ca, c’est que j’appelle une idée à la con »

Je sursaute, mais non, fausse alerte encore, Spinetti parle au téléphone.

« C’est une vraie mauvaise idée. Qu’est-ce que tu veux que ça lui foute la lumière tamisée ? Cet abruti n’a aucun goût, il ne reconnaîtrait pas sa droite de sa gauche… ».

J’ai dans l’idée de m’arrêter et de le forcer à monter à mes côtés, au milieu des taxis, l’affaire devrait rouler, il fait bien nuit maintenant. Un petit bip distinct m’indique que Spinetti a raccroché.

- Mais qu’est-ce que c’est que cette route que vous prenez ?

Tout de même, il y vient…

- Je débute monsieur, excusez moi si c’est un peu plus long…

- Mais abruti, c’est le 15éme, ça va pas du tout ça ! On est à l’opposé !

Ca y est, il se sent traqué. J’enclenche la fermeture centrale des portes. Je pousse les rapports, on va trop vite pour qu’il saute à présent.

- Qu’est-ce que tu fous ?

- Je vais demander aux collègues.

- C’est pas possible d’être aussi con ! Fais demi-tour !

Je m’y refuse, Spinetti est en train de réaliser que quelque chose ne va pas.

- Bon, arrête toi là, je vais prendre un autre taxi, on m’attend nom de dieu ! Jamais vu un abruti pareil !

Je me suis garé, sans me démonter je me penche sur la boite à gants tandis qu’il tente désespérément d’ouvrir sa portière.

- A quoi tu joues connard !

Et me voilà qui me tourne lentement, le couteau à la main. Spinetti s’étrangle. Ses yeux clairs transpirent la trouille.

- Joyeux carnaval Spinetti ! Tiens toi bien sagement et tout ira pour le mieux.

- Qu’est-ce que vous voulez ? Son joli timbre de voix n’est plus qu’un pâle souvenir, il chevrote, il geint.

- Je veux que tu montes à mes côtés mon vieux. Et sans geste brusque, sinon cette jolie lame viendra taquiner ta trachée.

- C’est quoi ce délire ? Prenez tout mon liquide…

- Allez Hop, on escalade et on ferme sa gueule !

Spinetti, non sans difficulté, se tort entre les sièges, il me regarde effaré.

- Garde bien tes mains en vue, je ne voudrais pas qu’il arrive un accident. Ta petite personne est précieuse.

C’est un vrai plaisir de le voir m’obéir au doigt et à l’œil, il suffisait de peu en fait pour lui enlever de sa superbe. Il me dévisage, et un sentiment curieux me vient soudain, ce con là me ressemble, mêmes cheveux fins toujours noirs, même visage profilé comme taillé dans une arrête.

- Quel âge tu as ?

- Hein ?

- Ton âge petit homme. Le méchant te demande ton âge.

- 48.

Il est décidément penaud, je dois dire que je me serais attendu à un peu plus de résistance.

- Ca fait que t’es né en 52, dans ces eaux là.

- Oui.

- T’as de la brioche quand même, je me penche brusquement en avant, il se fige. Je renifle la flanelle distinguée de son manteau comme un porc traque la truffe.

- Qu’est-ce que vous voulez ?

- C’est du cachemire ?

- De l’alpaga.

- On m’a dit que c’était un genre de lama sauvage. C’est pas une espèce en voie de disparition cette bestiole ?

- Je…

- Non, laisse tomber, c’était pas une question. Allez les mains dans le dos maintenant mon petit siamois !

La rue s’agite mais personne ne s’occupe de ce taxi arrêté là. Des taxis à l’arrêt, des taxis en mouvement, ce genre de chose ça arrive tout le temps dans cette ville. Les badauds ont la tête ailleurs, tout le monde se dépêche de rentrer chez soi.

- T’avise pas de gueuler ! Je suis désolé de gâcher ton dîner d’affaire, mais on a un rendez-vous de la plus haute importance qui nous attend. Les mains dans le dos allez !

C’est assez difficile mais d’un geste rapide je lie ses poignets à l’aide du chatterton. Ca m’a l’air douloureux. Sans plus d’égard pour ses mimines aux ongles soignés j’emballe sa grosse montre dans le paquet marron.

« Hop ! Allez on se retourne et on présente la papatte au monsieur. »

Ca, c’est ce qu’on peut appeler un effet de style, je me suis rappeler soudain des jolis bas transparents du Spinetti. Un seul fera l’affaire.

« On enlève sa chaussure sans s’aider des mains. » Spinetti semble prêt à tout accepter dorénavant. Je dois le seconder, l’imbécile me regarde sans paraître me comprendre. Finalement c’est à moi seul de retirer sa chaussette de pingouin. Il a le pied bronzé, décidément les présentateurs télés ne font rien comme tout le monde.

« On revient de vacances, laisse moi deviner. Tahiti ? Les Maldives ? » J’ai formé une petite boule compacte avec son bas. J’espère qu’il sait respirer par le nez.

La petite chaussette en boule s’ajuste parfaitement à la cavité buccale de l’otage. Un peu de mon scotch de professionnel complète le bâillon.

- Allez, assez palabré ! Je te mets ta ceinture et en route. Tu devrais rester calme maintenant. Hoche la tête si tu es d’accord.
Ses yeux, il n’a plus que les yeux pour s’exprimer, c’est assez amusant. Mais j’ai tout le temps de me distraire de sa compagnie. Le moteur de la berline obéit sans heurts. Quelle merveille de précision tout de même la technologie teutonne… La circulation est fluide et aisée sur le périph. Spinetti est immobile, garrotté par la ceinture de sécurité. Je vais d’un cœur léger. Pour un peu je siffloterais mais aucun air ne me vient. Nous sommes en route pour la porte de la gloire, paré pour le grand passage au royaume des illusions perdues. La roue de sa fortune a tourné, et Spinetti ne pourra plus se racheter désormais.



medium_the_last_sun_b.jpgNous arrivâmes peu avant dix heures à l’entrée déserte du grand parc. Ce qui m’avait plu d’entrée en ce lieu c’était cette absence de barrières, cette totale ouverture sur la rue, comme une bouffée d’air pur s’insinuant en pleine ville, un parc libre d’accès. J’ai fini d’emballer le Spinetti, en prenant bien garde à lui laisser l’espace d’agiter les pieds. Dans un instant il sera dans le coffre. Ses narines sont dilatées comme celles d’un sniffeur de colle. Il a les yeux écarquillés, un peu de sueur perle à son front. Et il ne semble pas m’avoir reconnu. Ce qui saute aux yeux c’est son incrédulité d’homme tronc, il ne comprend toujours pas la raison d’une tel férocité chez ce rasta quinquagénaire. Je suis persuadé que dans sa petite tête une multitude de théories rassurantes livrent un âpre combat à la peur qui le noue.

Sans même me servir de la menace du couteau je le menais tout droit dans la gueule béante du grand coffre, sa sacoche en guise d’édredon. Il résista un peu, sautillant sur place pour me distraire mais d’un brusque coup dans les côtes je su me montrer convaincant. Je venais de l’aider à basculer vers arrière, il était là en position fœtale, comme un joli petit paquet cadeau, les yeux révulsés, gonflé et cramoisi du visage, éprouvant toute la peine du monde à inspirer. Et je n’éprouvais rien, pas le moindre sentiment. Aussi froid que la mort menant son œuvre Nicklaus la brute, Nicklaus le vengeur venait d’atteindre au détachement suprême.



Marthe sort tout juste de la bouche de métro. Elle regarde alentours, ses petits yeux perçants scrutent chacune des voitures qui s’approche ou ralentit à proximité du trottoir. D’un bref appel de phares j’attire son attention puis roulant au pas me gare à sa hauteur.

« Salut ma belle, se’vice exp’ess ca’osse à toute heure ! » Cette fois j’ai délaissé l’accent belge pour un authentique parlé « Petit nègre ». J’en aurais honte si ce n’était pour la bonne cause. Sévices à toute heure. C’était bien trouvé ce petit truc là !

- Monsieur Spinetti m’envoie, j’espère que je ne vous ai pas fait attendre.

- J’arrive juste.

Elle ne me laisse pas le temps de descendre lui ouvrir, elle grimpe.

- Monsieur Spinetti a insisté pour que je prenne bien soin de vous. Agis comme si tu devais accompagner ta propre sœur, y m’a dit. C’est beaucoup d’honneur, même si ma défunte sœur nous a quitté l’année dernière.

- Désolé pour vous.

- Oh ! Faut pas !

Non, faut vraiment pas. C’est fini tout ça. Terminé d’être désolé pour moi. On va remettre les pendules à l’heure, on va voir jusqu’où il peut aller le bâtard estampillé SPA.

- Je m’appelle Melvin

- Et bien, bonsoir Melvin.

Elle ne me reconnaîtra pas, en lévitation sur son petit nuage elle sourit. Hébétude de l’amour sans risque. Le visage de Marthe capte et absorbe la lumière sous chaque lampadaire, je ralentis dès que nous sortons de l’ombre et l’épie dans le petit miroir. Sa bouche montre les dents du côté droit, elle regarde dehors. C’est la petite fille en route pour le pays des fées, à bien y regarder il semble qu’elle se soit épilé les sourcils, que leur courbe ait changé de direction. Ces fines virgules bleutées ajoutent un peu de dureté à son regard humide. Je suis loin de subir toute bouffée mélancolique, je ne perdrai pas mes moyens cette fois.

Elle n’est pas là, cette femme dans mon dos n’est qu’un souvenir importé du passé. Cette Marthe là pour Nicklaus n’est que l’image qui motivera la complète réussite. Sur la banquette arrière se tient la futur spectatrice du spectacle, l’unique privilégiée conviée à ce grand bal. Et elle me paraît étrangère, aussi parfaitement étrangère qu’un personne à qui on s’apprête à faire mal. Je la contemple et elle est comme transparente, à travers elle je vois mon joli paquet ficelé qui rampe, souffre, ravale ses cris. Spinetti et moi sommes de toutes façons les sacrifiés de cette histoire, deux fantômes issus du malstrom sentimental couvé par Marthe cette dernière année. La leçon que je m’apprête à lui servir : le sacrifice et la présentation du cadavre aux enfers vont à jamais modifié sa vision épileptique du monde. Marthe et ses futilités vont entrer en collision avec la dure loi naturelle. Qu’elle a violé allègrement chaque seconde depuis sa naissance, qu’elle a piétiné aussi sûrement qu’elle ne croit en rien.



Marthe refusa de me croire lorsque je lui annonçais que la villa de Spinetti se trouvait là-haut, sur la butte. Elle consentit à sortir du taxi, mais pour s’y adosser aussitôt, perplexe, l’œil dans le vague, n’entrevoyant rien que la voûte sombre et inquiétante des arbres tout au long de la pente. Ce court silence me laissa loisir de m’approcher du coffre. Je l’ouvrais sans trop de peine, l’otage s’était calé bien au fond, et émettait toute une série de son bizarres, entre gémissements et crise de rage. Son corps était lourd et offrait peu de prises, en y ajoutant cette dynamique de ver de terre à l’agonie il devenait inutilisable. Je dus cette fois encore le menacer de ma lame pour obtenir son attention. Je hissais difficilement sa lourde masse hors du coffre, mais je m’étais surestimé, son corps chuta lourdement au sol.

A SUIVRE

mardi, 31 janvier 2006

Marthe et les barbus (extrait)

Ou il est question du Che, d'amour, de voyage et de l'enfer du petit écran. A paraître chez un éditeur de bonne volonté, dès que le marché de l'édition sera désengorgé, moins monopolistique, plus ouvert, etc

Dans la montagne profonde
assis sur un tapis de mousse l'air insouciant
un singe crie
SAIGYO


La relique est sur le mur me faisant face. Un vieux stimorol et une bonne dose de salive m'ont suffit à la fixer. C'est une vieille photo noir et blanc toute froissée, de celles qu'on garde des années , sans même s'en souvenir, sans jamais prendre garde à ce papier plié à l'ongle et fourré dans le portefeuille. Assez curieusement ils se sont empressés de prendre mes lacets et tout le reste sans se préoccuper de la photographie jaunissante. A la minute même du premier cliquetis délicat de serrure je l'ai découverte dans une poche. Surpris d'abord j'ai fini par l'installer bien en vue, en point de mire. Et contre toute attente ces silhouettes sont la meilleure compagnie que je pouvais souhaiter dans un moment pareil, cette petite mêlée joyeuse a quelquechose d'apaisant.

Kakis et barbus, authentiques héros de la révolution cubaine, mes francs camarades se tiennent debout devant le drapeau à l'étoile. c'est pour l'anonymat sans doute que j'ai conservé la photo jusqu'ici, pour leurs visages rayonnant d'inconnus mystérieux. Ils sont cinq, pas de Che ni de Fidel, juste des tigres brandissant leur kalachs, des hommes de main, des militants puant à plein nez, trempés de sueur et de boue, du fuel des camions bâchés qui les emportèrent victorieux jusqu'à La Havane. Ils sont ma petite fenêtre de cellule, ma justification, mon salut. Marthe n'y comprendrait rien, elle doit sangloter à cette heure, chialer comme la sale petite garce qu'elle est, chialer pour la galerie en espérant qu'on viendra s'attendrir sur sa tronche de reine du bal. Elle n'a jamais eu le moindre sens des responsabilités, ni une once de conscience. Quand je songe à elle c'est l'image grotesque d'une poule naine qui domine, une poule naine, avec une pleine cartouchière de préjugés, de fiel automatique; non c'est plus qu'une image, c'est comme un totem, un totem creu qui se serait fiché dans le sol pour souiller mon petit monde.